Artistes, Culture, People

Un grand photographe : Sebastião Salgado

1 janvier 2015

Sebastião Salgado

© Sebastião Salgado, Amazonas images

Connaissez-vous ce photographe brésilien et ses magnifiques clichés en noir et blanc, au grain si particulier ? Il s’agit, je pense, de mon photographe préféré et, si vous ne le connaissez pas encore, je suis heureuse de vous présenter le grand Sebastião Salgado.

Je l’ai découvert il y a maintenant une dizaine d’années. Je commençais à m’intéresser de près à la photographie et mon père m’avait conseillé son livre intitulé Exodes. Les images que j’y ai découvert m’ont fait l’effet d’un véritable coup de poing. Je n’avais jamais vu de photos pareilles. Depuis le confort de ma grande maison, du haut de mon adolescence tranquille, je découvrais ces hommes, ces femmes et ces enfants chassés de chez eux par la guerre, la pauvreté ou la répression, ces êtres isolés, marginaux, déracinés, à la fois tragiques et beaux dans leur combat pour la survie. Ces fragments d’humanité en noir et blanc m’ont profondément marquée. Ce thème de l’exode résonne fortement dans la vie de Salgado, lui-même contraint de quitter le Brésil à la fin des années 1960, quelques années après l’instauration d’une dictature que sa femme Lélia et lui dénonçaient farouchement au sein d’un groupe d’opposition. Le couple est venu s’installer en France en 1969.

Photographie, Sebastiao Salgado, Exodes
Photographie, Sebastiao Salgado, Exodes
Sebastiao Salgado, Exodes © Amazonas Images

Après la parution du livre Exodes, certains critiques ont reproché à Salgado une esthétisation excessive et commerciale de la misère et du malheur. Dans un article que je trouve franchement abject intitulé « Salgado, ou l’exploitation de la compassion », paru dans Le Monde en 2000, Jean-François Chevrier écrivait : « Le pathos pseudo-épique du journalisme humanitaire n’a jamais été aussi écoeurant, la mystification de la photogénie et la corruption esthétique des bons sentiments n’ont jamais été aussi massives. On peut parler de kitsch, de spectaculaire, de voyeurisme sentimental ». Je crois surtout que ces personnes sont dérangées par ce qu’elles voient, par la dure réalité que ces images nous mettent en face des yeux, et par le succès de celui qui nous donne à voir. Avant tout, je crois que Chevrier et certains autres critiques sont passés à côté de la véritable force des photographies de Salgado : ce qui ressort et ce qui est esthétisé dans ces images, c’est avant tout le courage de ces êtres humains, leur dignité à toute épreuve, la survie plutôt que la souffrance.

Comme nous l’avons vu avec Exodes, les premiers grands projets de Sebastião Salgado se concentrent principalement sur l’humain, dans toute sa splendeur mais aussi son atrocité. Pour le projet qui donnera naissance au livre intitulé La Main de l’Homme, Salgado a photographié le monde des travailleurs, forts et dignes, dans des plantations de canne au Brésil ou à Cuba, dans l’industrie du parfum à la Réunion ou encore dans des puits de pétrole au Koweït.

S. Salgado

Après avoir été le témoin d’atrocités innommables, notamment au Rwanda, Salgado décide de retrouver ses racines brésiliennes et, avec sa femme Lélia, il entreprend de replanter des arbres sur sa terre natale du Minas Gerais, dévastée par la déforestation. Ensemble, ils créent un centre de formation, l’Instituto Terra, en 1998. De ce nouvel élan et de ce retour aux origines naît peu à peu l’envie de photographier la nature. Pendant huit ans, il parcourt le monde et photographie les splendeurs de notre planète, à la recherche des paysages, des animaux et des peuples ayant échappé aux changements du monde contemporain. De ce beau projet naît un livre, Genesis, dont les photos ont été exposées aux quatre coins de la planète (j’ai vu l’exposition quand je vivais à Toronto en 2013 et elle a ensuite migré vers la MEF, à Paris).

Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis
Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis
Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis
Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis
Sebastiao Salgado, Genesis
Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis
Photographie, Sebastiao Salgado, Genesis

En 2013, Sebastião Salgado a publié un témoignage très intéressant sur sa vie et son métier de photographe sous la forme d’un livre intitulé De ma terre à la terre.

Voici les principaux passages qui m’ont interpellée :

« Quand on me demande comment j’en suis venu à la photographie sociale, je réponds : cela s’est fait comme un prolongement de mon engagement politique et de mes origines. Nous vivions entourés de réfugiés qui avaient fui, comme nous, les dictatures d’Amérique du Sud, mais aussi la Pologne, le Portugal, l’Angola… Alors, naturellement, je me suis mis à photographier les émigrés, les sans-papiers. » (p. 46)

« Ce que les écrivains retracent avec leur plume, je le retraçais avec mes appareils. La photo est pour moi une écriture. C’est une passion, car j’aime la lumière, mais c’est aussi un langage très puissant. » (p. 49)

« (…) la photo est ma vie. Toutes mes photos correspondent à des moments que j’ai vécus intensément. Toutes ces images existent parce que la vie, ma vie, m’a poussé à les faire. Parce qu’il y avait une rage en moi qui m’a amené à cet endroit-là. » (p.52)

« Avant que je ne passe à la prise de vue numérique, lorsque je partais pour de longs reportages, je devais patienter, parfois plusieurs mois, pour faire développer les films que je rapportais bien rembobinés dans des boîtes métalliques. C’est seulement de retour à Paris que je pouvais constater si la magie que j’avais sentie sur place était bien inscrite sur ces films. Si j’avais réussi ou non à capturer ces images que j’avais tellement attendues, en restant pendant des jours auprès d’une communauté, en participant à sa vie, en prenant part à ses activités. En guettant, parfois pendant des heures, planté quelque part, à espérer. » (p.55)

« La photo est une écriture d’autant plus forte qu’on peut la lire partout dans le monde sans traduction. » (p.65)

« Au moment d’entrer dans le IIIe millénaire, j’ai voulu montrer ces personnes déplacées et saluer leur volonté d’insertion, leur courage face au déracinement, leur incroyable capacité d’adaptation dans des situations souvent très difficiles. » (p. 88)

« Et puis les massacres et le génocide que j’ai finalement découverts en Afrique ont atteint un tel niveau d’atrocité que j’en suis rentré malade. Profondément inquiet pour l’avenir de l’humanité. » (p. 92)

« En 1994, est-il nécessaire de le rappeler, le Rwanda a été le théâtre de l’un des plus grands génocides du XXe siècle… Au milieu de ce désastre, je me suis aussitôt mis à travailler. J’ai vu des choses terribles ; certaines sont inoubliables. (…) La route était jonché de corps mutilés, découpés. Quand on s’arrêtait pour des pauses, on marchait au milieu de cadavres amoncelés sous les bananiers. » (pp. 98-99)

« J’ai passé là-bas neuf mois tellement éprouvants que mon corps et ma tête ont commencé à me lâcher. (…) Mon médecin à Paris m’a finalement ordonné de m’arrêter pour me soigner.
Quelques mois plus tard, en 1995, après m’être un peu retapé, je suis retourné à Kigali pour continuer mon reportage. J’ai cherché mon ami Joseph Munyankindi. Il avait été assassiné ainsi que sa femme et tous leurs enfants. » (pp. 101-102)

« J’ai toujours cherché à montrer les gens dans leur dignité. Le plus souvent, ce sont des victimes de la cruauté, des événements. (…) Mes photos, je les ai prises car j’ai pensé que tout le monde devait savoir. C’est mon point de vue, mais je n’oblige personne à les regarder. Mon but n’est ni de faire la leçon ni de donner bonne conscience en provoquant je ne sais quel sentiment de compassion. J’ai réalisé ces images car j’avais une obligation morale, éthique, de le faire. » (pp. 106-107)

« Après avoir consacré tant d’années à montrer des femmes, des hommes et des gamins dans leur quotidien, j’allais photographier des volcans, des dunes, des glaciers, des forêts, des fleuves, des canyons, des baleines, des rennes, des lions, des pélicans, le monde de la jungle, du désert et de la banquise. (…) Ces années ont été magnifiques, elles m’ont apporté des joies immense. Après avoir vu tant d’horreurs, j’ai vu tant de beauté ! (…) Finalement, la Terre nous a offert une magnifique leçon d’humanité. En découvrant ma planète, je me suis découvert. » (pp.117-119)

« Mais je n’ai pas pour autant oublié les humains. Simplement, je suis allé les rencontrer tels qu’ils vivent, tels que nous vivions tous il y a quelques dizaines de milliers d’années.
Pour retrouver les origines de l’espèce humaine, j’ai travaillé avec des groupes qui vivent encore en équilibre avec la nature. » (p.121)

« Le 11 Septembre a bouleversé la vie des photographes. Voyager avec des films est devenu un enfer depuis l’installation de tous les portiques de sécurité dans les aéroports. (…) Mais combien d’avions ai-je ratés parce que les contrôleurs ne voulaient rien entendre ! (…) Pendant ce temps, le numérique avait fait des progrès phénoménaux. Alors j’ai commencé à réfléchir au numérique. » (pp. 136-137)

« Si j’avais eu le numérique il y a vingt ans, j’aurais aujourd’hui le double de photos. Au moins 95% de celles que j’ai réalisées en intérieur ont été perdues, parce que je photographiais des personnes en mouvement, en activité. Prendre cela au quart ou à la demi-seconde m’a rarement permis d’obtenir une photo nette. Avec le matériel d’aujourd’hui, j’aurais réussi. » (p. 139)

« (…) quand on regarde une image en noir et blanc, elle pénètre en nous, nous la digérons et, inconsciemment, nous la colorons. Le noir et blanc, cette abstraction, est donc assimilé par celui qui le regarde, il se l’approprie. Je trouve son pouvoir vraiment phénoménal. (…) C’est mon goût, mon choix, mais aussi ma contrainte et parfois ma difficulté. » (p. 148)

« La question n’est pas de revenir en arrière. Personne ne souhaite abandonner le confort moderne et ce serait le contresens même de notre évolution. Cela n’a jamais existé dans l’histoire. Mais il ne faut pas perdre nos repères, notre instinct, notre spiritualité. Ce qui nous a fait vivre jusqu’à maintenant, c’est notre sens de la communauté et notre spiritualité. » (pp. 151-152)

« Tous les hommes sont les mêmes, mais nos modes de vie ont tellement divergé que nos corps ne sont plus les mêmes. Les populations qui vivent avec la nature ont un pied triangulaire. Elles ont beaucoup plus d’agilité et leurs orteils s’agrippent au sol, si bien qu’ils ne glissent pas : ils sont tout-terrain. Les nôtres, à force d’être dans des chaussures depuis des centaines d’années, deviennent fins et longs, et ne s’agrippent plus. » (p. 154)

« Pour ‘Exodes’, j’avais affronté ce qu’il y a de plus grave et de plus violent dans notre espèce et je ne croyais plus que celle-ci puisse trouver de salut. En réalisant ‘Genesis’, j’ai changé de point de vue. (…) Cela m’a donné beaucoup de réconfort, car l’humain des origines est très fort, très riche de quelque chose que nous avons ensuite perdu en devenant urbains : notre instinct. » (pp. 163-164)

Portrait de Sebastiao Salgado

© Photographie trouvée sur le site du Royal Ontario Museum de Toronto

En octobre 2014 est également sorti un magnifique film documentaire intitulé Le Sel de la Terre, réalisé par Wim Wenders (c’est lui qui avait réalisé quelques années plus tôt le superbe documentaire Pina, consacré à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch) et Juliano Ribeiro Salgado, le fils du photographe, qui a souvent accompagné son père dans ses reportages.

Voici la bande-annonce (à regarder en HD of course !) :

Pour aller plus loin : vous trouverez sur le site Artsy d’autres photos, quelques articles et des informations sur les galeries présentant les oeuvres de Salgado.

Et vous ?

Connaissiez-vous Sebastião Salgado ? Que pensez-vous de ces quelques photos ?

© Toutes les photographies reproduites dans cet article (sauf le portrait du photographe) ont été prises par Sebastião Salgado et sont la propriété de Amazonas images

You Might Also Like

6 Comments

  • Reply Julia 7 février 2015 at 11 h 56 min

    Mon photographe préféré ! Trop envie d’aller voir le reportage 🙂

    • Reply Les Jolis Mondes 7 février 2015 at 13 h 53 min

      Le DVD sort très bientôt 😉

  • Reply Nathalie 23 février 2015 at 16 h 02 min

    Le sel de la terre :
    Un césar pour le meilleur film documentaire mais pas d’oscar… Dommage

    • Reply Les Jolis Mondes 23 février 2015 at 16 h 13 min

      Et oui… Mais je suis quand même super contente que le film ait reçu le César ! Récompense amplement méritée 🙂

  • Reply Guilbard 7 mai 2016 at 16 h 37 min

    REMARQUABLE …. Au delà des photos, Sebastiao Salgado sait faire passer les émotions et nous renvoyer vers une introspection parfois dérangeante ( la preuve, l’article du Monde qui lui reproche son voyeurisme et le profit qu’il en tire. Facile …..on peut toujours critiquer mais c.est valable pour les journalistes aussi !)

    • Reply Les Jolis Mondes 11 juillet 2016 at 9 h 03 min

      C’est bien vrai… Heureusement qu’il est malgré tout reconnu par la plupart des gens pour le travail incroyable qu’il accomplit !

    Leave a Reply

    x Close

    Like Us On Facebook