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Expo explosive : Niki de Saint Phalle

7 janvier 2015

Exposition Niki de Saint Phalle © Les Jolis Mondes

Je suis allée voir il y a quelques jours l’exposition Niki de Saint Phalle au Grand Palais. Du travail de l’artiste, je connaissais surtout les opulentes « Nanas » et les sculptures colorées de la Fontaine Stravinsky, située près du Centre Pompidou. Grâce à cette belle exposition, j’ai découvert plus en détails les oeuvres passionnantes de cette femme engagée, tantôt forte et extravagante, tantôt tourmentée et fragile… Vous pouvez voir l’expo jusqu’au 2 février : yay !

Niki de Saint Phalle, citation © Les Jolis Mondes


Jeunesse et premières oeuvres

Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle (dite Niki) est née en 1930 à Neuilly-sur-Seine. Sa famille s’installe rapidement à New York, où elle passe toute son enfance. Dès l’âge de 16 ans, elle devient mannequin et pose pour Vogue, Harper’s Bazaar ou encore Life Magazine.

Niki de Saint Phalle en couverture de Vogue © Les Jolis Mondes

Elle se marie à 19 ans avec Harry Matthews, futur écrivain oulipien, avec qui elle aura deux enfants : une fille, Laura, née en 1951 et un garçon, Philip, né en 1955. C’est en 1950 qu’elle peint ses premières toiles (huiles et gouaches). En 1952, Nikki et Harry souhaitent fuir le climat répressif du McCarthysme et quittent les Etats-Unis pour s’installer à Paris. Un an plus tard, la jeune femme fait une crise nerveuse et est hospitalisée à Nice, où on lui diagnostique une schizophrénie. Les médecins lui font subir une série d’électrochocs… C’est suite à cette grave dépression  et à son séjour en hôpital psychiatrique que Niki de Saint Phalle décide de se consacrer à l’art, qui devient un véritable outil thérapeutique :

« J’ai commencé à peindre chez les fous… j’y ai découvert l’univers sombre de la folie et sa guérison, j’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie. »

En 1956, elle expose ses œuvres en solo pour la première fois, en Suisse. Elle se sépare de son mari, Harry Matthews, en 1960. Un an plus tard, elle est invitée à se joindre au groupe des Nouveaux Réalistes (fondé par Pierre Restany et Yves Klein).

On remarquera que pour la création de ses premières œuvres, l’artiste s’inspire largement du peintre américain Jackson Pollock et notamment de la technique du dripping, comme on le voit sur les deux tableaux ci-dessous :

Niki de Saint Phalle, Pink Nude in Landscape, 1959 © Les Jolis Mondes

Niki de Saint Phalle, Autoportrait, 1958-59 © Les Jolis Mondes

Cet autoportrait (1958-59) comporte des fragments de céramique et de verre qui donnent « l’image d’un corps en morceaux et d’une âme tourmentée », selon les mots de l’artiste. Comme on le voit ici, ses premières oeuvres sont loin d’être légères.

Représenter les femmes : les Nanas, mais pas que !

Les Nanas de Niki de Saint Phalle © Photographie : Les Jolis Mondes

Les œuvres généralement associées à Nikki de Saint Phalle sont ses célèbres « Nanas », des sculptures de femmes colorées, opulentes et puissantes. Les premières Nanas datent de 1965. Elles sont d’abord faites de tissu et de laine et, plus tard, de résine et de plâtre peint. L’idée lui serait venue en faisant le portrait d’une amie, enceinte et épanouie. Ces « créatures joyeuses à la gloire de la femme », ainsi que l’artiste les décrit, expriment une indépendance et une liberté qui lui étaient chères. Elles ne correspondent pas aux critères de beauté en vigueur, elles n’ont pas besoin d’hommes pour exister et elles ne s’embarrassent pas de tabous. Ce sont de véritables héroïnes, d’improbables déesses, des femmes larger than life, comme pourraient les décrire nos amis anglo-saxons.

Niki de Saint Phalle, Nanas © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de Saint Phalle, Nanas © Photographie : Les Jolis Mondes

Exposition Niki de Saint Phalle © Photographie : Les Jolis Mondes

Les Nanas de Niki de Saint Phalle © Photographie : Les Jolis Mondes

Les Nanas de Niki sont un peu partout : l’artiste envahit les espaces de ses grosses sculptures, comme pour redonner aux femmes une place dans la société et dans l’art. Par ailleurs, elle vend des « Nanas ballons », 30 francs pièce, dans une démarche de démocratisation de l’art typique de sa génération.

« Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? C’est vraiment la seule possibilité. Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale. Vous croyez que les gens continueraient à mourir de faim si les femmes s’en mêlaient ? Ces femmes qui mettent au monde, ont cette fonction de donner la vie – je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elles pourraient faire un monde dans lequel je serais heureuse de vivre. » Niki de Saint Phalle

En 1966, l’artiste est invitée à installer une Nana géante au Moderna Museet de Stockholm, avec l’aide de son second mari, Jean Tinguely. Dans le cadre de ce projet intitulé Hon (« elle »), cette incroyable Nana accueille un cinéma, un planétarium (dans le sein gauche), une galerie de faux tableaux, un toboggan, une terrasse ou encore un « milk-bar » (dans le sein droit). Pendant les quelques mois de son existence, des dizaines de milliers de spectateurs s’engouffrent dans le vagin de celle que Niki de Saint Phalle a elle-même qualifiée de « plus grande putain du monde ».

Niki de Saint Phalle, "HON", 1966, Photographie trouvée sur le site du Moderna Museet de Stockholm

© Moderna Museet Stockholm

D’autres sculptures de l’artiste, moins connues et plus sombres, furent aussi l’occasion de dénoncer les carcans de la société et l’oppression que l’on faisait subir aux femmes. Je pense notamment à ses représentations grotesques d’accouchements ou encore à ses étonnantes mariées, évoquant plutôt d’énormes poupées mélancoliques que de belles jeunes femmes épanouies. Les sculptures en question se parent d’un amas d’éléments divers agglutinés, puis peints pour se fondre dans le personnage : soldats miniatures, chevaux et baigneurs parfois écartelés, fleurs artificielles, araignées et serpents en plastique, figurines d’avion… Le romantisme et la pureté généralement associés à la figure de la mariée ou à celle de la mère sont ici renversés. A sa manière, l’artiste se révolte contre les règles et les normes imposées. D’après elle, et malgré ses deux mariages, « le mariage, c’est la mort de l’individu, c’est la mort de l’amour ».

Niki de Saint Phalle, La Mariée © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de Saint Phalle, La marié (ou Eva Maria), 1963 © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de Saint Phalle, Accouchement Rose, 1964 © Photographie : Les Jolis Mondes

Par ailleurs, l’artiste crée en 1971 une série de sculptures sur le thème des « Mères dévorantes ». L’image qu’elle donne de la femme est ici bien plus critique qu’avec ses Nanas. C’est le côté obscur de la maternité qui ressort dans cette série. L’oeuvre intitulée « Le Thé chez Angelina » (1971) met ainsi en scène deux grosses femmes dont les rondeurs, à la différence de celles des Nanas, semblent dégouliner. Leurs mentons se perdent dans le gras du cou tandis qu’elles se goinfrent à n’en plus pouvoir. La mère dévorante se substitue à la mère nourricière, révélant ainsi l’ambivalence des sentiments de l’artiste vis-à-vis de sa propre mère.

Niki de Saint Phalle, "Le Thé chez Angelina" (1971), © Photographie : Les Jolis Mondes

D’autres combats

Si Niki de Saint Phalle s’est engagée pour le droit des femmes, cela n’a pas été son seul combat. Elle a également participé à la lutte contre le sida et s’est soulevée contre la ségrégation raciale, le racisme et plus généralement toute forme d’injustice. En 1965, elle rend hommage à Rosa Parks, devenue célèbre en refusant de céder sa place à un blanc dans un bus en Alabama, avec la sculpture intitulée Black Rosy (cette oeuvre n’est malheureusement pas présente dans l’exposition). Venant d’une jeune femme blanche des années 1960 issue d’un milieu plutôt conservateur, cette implication publique en faveur de la communauté noire et du Mouvement pour les droits civiques était d’autant plus subversive.
Pour revenir à l’exposition, j’ai beaucoup aimé les oeuvres présentées ci-dessous, qui rappellent que la figure noire a toujours été importante dans son oeuvre :

Niki de Saint Phalle, Nana © Photographie : Les Jolis Mondes

© Photographie : Les Jolis Mondes

Black is different, 1994 © Photographie : Les Jolis Mondes

La lutte contre le sida a été un autre grand combat de l’artiste. Elle a régulièrement participé à des campagnes d’information pour le port du préservatif. Dans les années 1980, elle réalise une série de sculptures phalliques joyeusement décorées de motifs colorés : ces grands préservatifs bigarrés sont comme un appel à se protéger et permettent d’aborder ce thème sérieux et lourd, encore tabou, de façon moins effrayante, à travers l’art.

Niki de Saint Phalle, Grand Obélisque © Photographie : Les Jolis Mondes

Tir à volonté : peindre à la carabine

L’artiste effectue sa première séance de tirs en 1961. À partir de cette date, Niki de Saint Phalle va littéralement peindre plusieurs de ses oeuvres à la carabine. Ses « tableaux-tirs » prendront même une dimension de performance puisqu’ils seront parfois filmés ou effectués devant un public (voire avec le public, selon une optique participative). En général, l’artiste tire sur des sachets de peinture : ceux-ci dégoulinent en traînées bariolées sur les sculptures ou les tableaux auxquels ils étaient fixés.

King Kong, 1962 © Photographie : Les Jolis Mondes

D’autres tirs se font sur des poches remplies d’aliments divers… Elle crée également des « tableaux-autels », composés de divers objets et s’apparentant à des façades d’église.
Je vous invite à regarder cette petite vidéo pour vous faire une meilleure idée de ce à quoi pouvaient ressembler les tirs de Niki de Saint Phalle :

Ces séances de tirs, comme l’ensemble de son art, prennent une dimension cathartique et thérapeutique. Il s’agit d' »[u]n assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir », affirme-t-elle. « J’ai eu la chance de rencontrer l’art parce que j’avais, sur un plan psychique, tout ce qu’il faut pour devenir une terroriste. Au lieu de cela j’ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l’art », confie-t-elle aussi. Comme le laissent entrevoir ses oeuvres, Niki de Saint Phalle traîne derrière elle de lourds fardeaux. Les viols que lui a fait subir son père quand elle avait 11 ans l’ont laissée profondément meurtrie, et après avoir longtemps refoulé ce traumatisme, elle décidera de le raconter, notamment dans le livre intitulé Mon Secret (1992). On comprend alors d’autant mieux la grande violence qu’elle porte en elle et la volonté d’exorciser ce traumatisme originel dans son art. Plutôt que d’éclater elle-même en morceaux, elle utilise les séances de tirs pour faire exploser son passé, pour faire voler en éclats les horreurs de son enfance. La sculpture intitulée « Les funérailles du père »(1971) a également permis à l’artiste d’enterrer symboliquement ce père abhorré :

Niki de Saint Phalle, Les funérailles du père, 1971 © Photographie : Les Jolis Mondes

Deux ans plus tard, dans un court-métrage intitulé Daddy (1973), elle représente cette fois l’assassinat du père incestueux…

Pour conclure…

Dans la dernière salle de l’exposition, une vidéo montre le Jardin des Tarots (Giardino dei Tarocchi), une sorte de parc de jeux que Niki de Saint Phalle et son second mari, Jean Tinguely, ont créé en Toscane entre 1979 et 1993. Il est ouvert au public depuis 1998. Le jardin est peuplé de créatures fantastiques, tout droit sorties de l’imagination de l’artiste, quoiqu’elles furent inspirées de l’univers du tarot divinatoire. L’influence du Parc Güell d’Antonio Gaudí et du Palais Idéal du facteur Cheval se font ici clairement ressentir.

Niki de Saint Phalle a continué de créer jusqu’à la fin de sa vie. Le Jardin des Tarots est un exemple d’oeuvre assez tardive mais il y en eut bien d’autres, comme la Grotte des Jardins royaux de Herrenhäuser à Hanover (The Grotto), L’Arche de Noé créé pour le Zoo biblique de Jérusalem ou Les Trois Grâces.

Ce que je trouve beau et fort dans son oeuvre, c’est qu’une grande joie de vivre continue de transparaître, envers et contre tout. Une envie de survivre, un espoir, des lumières, des couleurs, une âme d’enfant… La violence et le chaos font partie intégrante de sa personne et de son art, c’est indéniable, mais la joie aussi, malgré les fissures, malgré les blessures. Je vous laisse sur ces dernières photos et j’attends avec impatience vos commentaires !

Niki de saint Phalle, "My love where shall we make love" © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de saint Phalle, Dear Diana © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de saint Phalle, La Toilette (1978) © Photographie : Les Jolis Mondes

Saint Sébastien (Portrait of My Lover / Portrait of My Beloved / Martyr nécessaire), 1961 © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de Saint Phalle, Skull © Photographie : Les Jolis Mondes

Niki de saint Phalle, "Vive l'amour" © Photographie : Les Jolis Mondes

Quelques infos pratiques :

Exposition Niki de Saint Phalle au Grand Palais, du 17 septembre 2014 au 2 février 2015.
Tarifs : Plein 13 €, réduit 9 € (fonctionne pour les 16-25 ans notamment), gratuit pour les moins de 16 ans.
Carte Sésame Jeune (18-30 ans) : 25 €. Elle vous donne accès à toutes les expositions du Grand Palais pour l’année 2014-2015, avec coupe-file.

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6 Comments

  • Reply Marie-Charlotte 12 janvier 2015 at 23:07

    Magnifique exposition, artiste incroyable ! Je ne me souviens plus des mots exacts, mais Niki a affirmé que c’est bien parce que les femmes mettaient au monde, et parce qu’il n’y a rien de plus absolu et de plus beau que de donner la vie, que les hommes ont voulu se surpasser, qu’ils ont commencé à créer des fusées et autres inventions… un bel hommage aux femmes.

    • Reply Les Jolis Mondes 13 janvier 2015 at 15:31

      Un bel hommage en effet, comme elle en a souvent fait aux femmes. « Le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale », disait-elle. J’ai été bluffée par son engagement et son franc-parler, particulièrement impressionnants pour une femme de son époque !

  • Reply Julia 7 février 2015 at 12:13

    Moi qui n’ai pas eu l’occasion de voir l’exposition, je te remercie de nous faire partager toutes ces jolies photos ! Je ne connaissais pas assez le travail de cette artiste, je connaissais surtout ces sculptures nanas, mais je suis contente d’avoir pu un peu plus découvrir ses œuvres :) J’aime beaucoup la dernière, Vive l’Amour, de très belles couleurs !

    • Reply Les Jolis Mondes 7 février 2015 at 13:51

      Moi aussi j’aime beaucoup « Vive l’Amour » : j’ai d’ailleurs la carte postale à la maison :)

  • Reply 2filles1match 3 mai 2016 at 22:50

    *Agathe*
    C’est marrant, dans ta rubrique « Balades et visites », je me rends compte qu’on a fait les mêmes expos et avec, globalement, les mêmes retours dessus :)

    • Reply Les Jolis Mondes 4 mai 2016 at 10:40

      Ah c’est drôle ça, on doit avoir pas mal de goûts communs alors :) Je parlerai bientôt de l’expo Modigliani à Villeneuve d’Ascq !

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